L'invention de Morel

L’invention de Morel

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L’invention de Morel

INTRO

Une autre façon de faire de la mise

Nous venons de terminer un atelier à distance de deux semaines entre deux écoles, La Manufacture et le Pavillon Bosio.
Rien ne laissait imaginer une manière de faire différente de celle que nous avions envisagée avant le confinement. Nous devions poursuivre notre premier atelier ensemble par un second temps et aboutir en proposant un spectacle dans un théâtre qui aurait réuni tous les étudiantes et étudiants. Une des questions fondamentales avait été de fonder une communauté où la prise de décision tenait à être commune, fondue, en une organisation sans sujet établi, sans patron. D’ailleurs une élection avait permis de valider cette décision à la majorité. La première partie du travail consistait à décider d’un montage du texte, à établir une scénographie, à décider une distribution d’actrices et d’acteurs.

Comment continuer par temps d’enfermement ?
Nous avons décidé de passer par le chat d’une application pour essayer de renouer les fils des enjeux.

Nous avons tiré au sort et constitué des groupes composés des deux écoles. Nous nous sommes donné rendez-vous sur écran. Nos visages cadrés en damier nous utilisons des options nous permettant de rendre flou le fond autour de nos visages. La découpe entre le piqué des visages et le laiteux du contour accentue le climat de science fiction un peu désuète du protocole, comme dans la première version de Battlestar Galactica.

Nous n’avions pas d’attente hormis celle de continuer à travailler les formes de mise en scène et de scénographies à partir du roman d’Adofo Bioy Casares L’invention de Morel .
Nous mettons en place un principe de travail qui finalement devient notre manifeste par temps de virus.

  • Des groupes constitués d’élèves des deux écoles.
  • Tirage au sort pour la composition des équipes.
  • Revendiquer le travail précédent comme terreau dramaturgique.
  • Fixer la date d’une présentation avec un public extérieur, sur cette application avec les écrans de chacune et de chacun.
  • Tenir au direct pendant la représentation, peu importe les modes et techniques choisis.
  • Durée de 20 minutes maximum par groupe.
  • Trois rendez-vous d’une journée avec les accompagnateurs.

Nous devons chercher les outils mis à notre disposition désormais avec cette machinerie. Nous expérimentons, ensemble, en faisant grincer de nombreuses articulations que nous pensions acquises. L’invention de Morel est un roman qui peut facilement profiter de sa représentation par les machines à écran. C’est facile d’en résoudre les complexités et les finesses d’ajustement par un écrasement sur une résolution en images avec interface. En effet si l’histoire peut se résumer par : un fugitif entre dans une boucle perpétuelle d’images pour accomplir son amour et en mourir, la transposition est tentante de jouer avec ce que permet l’application que nous utilisons.

Le travail dramaturgique fait au cours de l’atelier précédent permet d’explorer un terrain commun, une référence partagée.
La partie travaillée pour un autre format, pour un théâtre dont toute l’équipe avait les plans, va devenir la part enfouie de notre présentation. Parmi les instructions de cet atelier transformé, je me souviendrai qu’une intention qui ne coïncide avec sa prévision peut être non seulement inspirante mais construire une autre architecture inadéquate, une poussée, une émergence. Autrement dit, avoir préparé un modèle qui doit devenir autre chose est une chance de sortir de la rainure du prévu tout en ayant la trace d’un parcours, ou plutôt l’élan d’une entame. Nous devrons nous souvenir de ce postulat qui fait chavirer les édifications prévisionnelles, anticipatrices, devenues des remparts à la dérive, à l’excursion. Nous en faisons l’épreuve.
Nous nous sommes retrouvés sur nos écrans via un support d’algorithmes. C’est là que nos visages sont apparus, c’est là que celle ou celui qui parle à droit à son visage, mais c’est là aussi que l’on peut apparaître ou non, être muet, partager son bureau, c’est-à-dire montrer son fond. Tout cela est l’occasion d’essais, de jeux, de sourires et de ce qui deviendra la machinerie de notre scène nouvelle. Nous évaluons ce que peut devenir une recherche à partir du support que nous sommes en train d’utiliser.
La scène, le mot nous sert de partage d’idées, est l’écran.
Chaque groupe veut continuer à partir des prémices de l’atelier précédent et traduire en autre chose, donc en une autre surface de réception la mise en scène de l’adaptation du roman.

Ce qui apparaît aussitôt c’est l’aisance de la transformation. Même si cela n’a rien à voir avec les anticipations imaginées pour une scène de théâtre, les modifications que supposent le passage par l’écran avec le direct, les accidents de communication, le grain des images, les superpositions possibles de temps différents, les perturbations d’échelle spatiale et temporelle, donnent des idées. Et les idées permettent des inventions de montage. C’est en terme de montage que la mise en scène dans ces conditions va se définir. Montage d’images préenregistrées évidemment, montage de direct et d’archive, montage d’espaces de vie différents entre les étudiant.e.s. Ce feuilleté devient le flux, le courant de leur recherche.

Nous nous retrouvons régulièrement, nous analysons et essayons de comprendre leurs choix dramaturgiques. Un groupe choisit la lecture en direct, un autre joue avec l’accident de la communication comme une perte de repère, un autre crée un diptyque qui explique puis replie la prévision, à chaque fois une poétique se déploie issue du support, de la technologie elle-même, devenant notre source d’inventions, de fuites par temps d’enfermement.

Nous invitons des regardeurs-spectateurs le jeudi à 14H. La représentation a lieu sur nos écrans. Des émotions auxquelles nous ne nous attendions pas apparaissent. Ce n’est pas une scène en attendant la vraie, c’est une autre substance qui apparaît, qui transparait plus précisément. Le mot adaptation est la définition exacte de ce qui passe d’un livre au travers de cette technique. Le support adapte le livre d’Adolfo Bioy Casares. Il en trouve les transpositions à partir des trouvailles de chaque équipe. 
Une nouvelle scène de présentation s’ouvre au cours du travail.

Nous avons entamé une recherche par la force des choses sans doute, mais qui nous revient comme une puissance d’art, comme une ressource de façons de faire.

Robert Cantarella, avril 2020



Cher Robert,

En ce qui concerne notre projet, ton texte en dit déjà beaucoup ; ce projet contrarié au départ mais dont l’aboutissement fut heureux comme si nous avions réussi à résoudre un problème. Et si j’écris un problème, c’est que le nôtre était de taille : faire du théâtre sans théâtre. Nous avions pourtant eu la naïveté de penser que le théâtre Princesse Grâce à Monaco, en avril 2020, pourrait accueillir une pièce inspirée de L’Invention de Morel, avec des acteurs en chair et en os et une scénographie construite en dur. Dans Chroniques de Bustos Domecq, une série de courts textes écrits avec son ami Borgès en 1960, Casarès ne jouait-il pas la performance (en tant que genre artistique) contre le théâtre ? En inventant un personnage nommé Longuet et un groupe d’admirateurs béats devant ses actions les plus ordinaires, il avait eu ces mots, d’emblée décourageants pour le groupe d’enseignants et d’étudiants que nous étions : « Longuet avait asséné un coup mortel au théâtre à accessoires et à tirades. Le nouveau théâtre était né. L’homme le plus inattentif, le plus ignare, vous-même, était désormais un acteur, la vie elle-même en fournit le livret ».

La vie a voulu que nous soyons confinés et nous lui avons obéi. Pas de façon servile au demeurant mais en lui donnant une petite leçon d’étymologie. Si « confiner » signifie « être maintenu dans un espace restreint », il signifie aussi « toucher aux frontières », aux confins.

Or des confins, le théâtre en est plein. Il en regorge même. Je pense à ces lieux d’où viennent les personnages et où ils s’en retournent parfois. Ainsi Colchide, que Médée, la magicienne, rejoindra après avoir été trahie par Jason et avoir assassiné les siens. Colchide, cette terre étrangère qui borde symboliquement le drame, Colchide, située aux extrémités du monde des humains, du monde politisé en somme. En collant bout à bout des paysages non contigus dans son film, Pasolini traduira cela magnifiquement.

Oubliant la question du texte dramatique, je pense aux coulisses, ces espaces du théâtre qui n’en finissent plus de se dérober aujourd’hui tout en signifiant leur présence avec une insistance parfois excessive. Empiétant un jour sur le territoire de l’autre, ce qu’on appelle communément l’aire de jeu, creusant, un autre jour, un hiatus entre cette aire même et leurs propres contours, elles me font penser aux marées qu’actionne la machine de Morel, cette machine productrice d’illusions, de questionnements profondément contemporains.

La vie, disais-je, nous a forcés au confinement. Et ce confinement, nous l’avons transformé en occasion : celle d’une expédition vers un territoire dont nous ne savions rien, ou presque. Un territoire, au nom des plus stupides (Teams !), mais suffisamment intrigant pour qu’on ait envie de le fouler en y risquant nos corps et nos esprits. Et le fouler sans savoir s’il nous ferait oublier notre port d’attache, notre lieu naturel en somme (ce bon vieux théâtre !) ou bien en éprouver une nostalgie certaine, dans une querelle qui ferait penser à celle des Anciens et des Modernes.

Comme unique équipage de notre expédition ? L’Invention de Morel. Je devrais plutôt dire un certain nombre d’éléments ou de données tangibles : de l’adaptation du texte à la maquette du décor, des dessins de l’atmosphère colorée aux premiers essais voix, etc. Ils avaient jailli de la tête des étudiants dès les premiers échanges en Suisse. C’était à Lausanne en novembre 2019, où les étudiants du Pavillon Bosio et ceux de la Manufacture avaient appris à travailler ensemble. C’était avec la ferveur que réclament les intrigues complexes, les textes chargés sur le plan existentiel, qu’ils avaient commencé à se plonger dans l’écriture et la structure mentale de Casarès.

Comme unique équipage donc, le travail préparatoire des futurs dramaturges, metteurs en scène et scénographes. L’Invention de Morel, d’ailleurs, avait été si bien compris et incorporé par eux (ne vous en déplaise, Monsieur Casarès, votre texte, on le mettra sur scène !) que toutes les versions qu’ils en avaient proposées, loin de le trahir, lui rendaient justice. Elles sonnaient juste, comme on le dit en musique où il est impensable de faire jouer un chef-d’œuvre par un orchestre désaccordé (et c’est encore Borges qui décernait le titre de chef-d’œuvre au L’Invention de Morel, en fonction de l’intelligence de sa construction).

Quant au choix d’un travail réalisé par écrans interposés, tu dis, cher Robert, que L’invention de Morel était un roman qui « pouvait facilement profiter de sa représentation par les machines à écran ». Mais qu’aurait été cette représentation via Teams si le texte n’avait pas été suffisamment creusé, voire médité par chacun des groupes alors constitués ? Il me semble qu’elle aurait été une démonstration technique, une belle démonstration sans doute, mais que certains n’auraient appréciée qu’à moitié : les hommes et les femmes de théâtre notamment, pour qui rien ne peut remplacer un plateau scénique, avec ce qui s’y passe et s’y communique.

Une démonstration technique donc, repliée sur elle-même alors que celle qu’avaient conçue les étudiants contenait l’idée de son propre dépassement. Bien sûr, lors de la représentation du 9 avril où nous avions convié un public, la Machine-Teams redoublait la Machine-Morel (capter ou capturer des images en direct, à l’insu de tous ceux qui se trouvaient pris dans ses rets) ; elle jouait même sur ce principe ad libitum. Mais n’offrait-elle pas d’autres perspectives débouchant sur des horizons plus réjouissants ? Machine émancipée, par conséquent, de ce qui constituait son propre modèle (la machine de Morel), machine poétique à présent. Voilà ce que j’ai ressenti à partir de ce qu’ont inventé les étudiants ; des étudiants qui avaient profité du changement de contexte pour repenser la finalité de cette machine, diabolique finalement ; des étudiants qui n’avaient qu’en partie donné raison aux prophéties de Casarès, comme si leur plausibilité n’était pas le tout de l’affaire. Le mot « poétique », tu l’emploies d’ailleurs dans ton texte en évoquant des moments de la représentation officielle, cette représentation orchestrée et répétée avec la même intensité qu’une pièce de théâtre classique, où il nous ne devions reculer devant aucune exigence : par exemple, trouver les bonnes transitions entre les séquences et l’harmonie d’ensemble : « un groupe choisit la lecture en direct, un autre joue avec l’accident de la communication comme une perte de repère, un autre crée un diptyque qui explique puis replie la prévision, à chaque fois une poétique se déploie issue du support, de la technologie elle-même, devenant notre source d’inventions, de fuites par temps d’enfermement ».

Aux temps anciens où la rhétorique était enseignée, l’Inventio était l’art de trouver des arguments pour convaincre. Alors, on se demandera ce que ces inventions — peut-être moins conjoncturelles qu’essentielles pour un devenir commun du théâtre — ont apporté à l’idée de mise en scène et de scénographie ; ce qu’elles ont offert à ces pratiques ou à ces arts, en nous persuadant qu’ils n’ont pas pâti de la situation liée au Covid 19. Y répondre nécessiterait un long exposé. Je dirai simplement, qu’en suggérant la peur d’être découvert en tant que fugitif, l’anxiété de ne pas être regardé en tant qu’amoureux éconduit, et l’indignation d’avoir été piégé dans sa chair même, les trouvailles ou trésors (car ne dit-on pas inventer un trésor ?) présentés aux Teamsviewers ont reconduit un questionnement fondamental en esthétique. Il porterait sur la façon dont le sensible, cette matière toujours à disposition des artistes, peut être investi pour créer des blocs de sens où l’émotion affleure. Car elle affleurait, il est vrai, à partir des voix et de gestes situés à des distances imaginaires — non quantifiables en fait —, entremêlées et distendues sous l’effet d’une technique particulièrement bien maîtrisée. J’ajouterai qu’en évoquant des régies sur scène et des coulisses à vue, des modes d’adresse au public et de subtils jeux d’interpellations entre différents personnages, ces inventions ont poussé au paroxysme des procédés qui donnent plus que jamais envie qu’on les (re)expérimente in situ, sur le plateau scénique. Enfin, il me semble qu’ils ont parlé tout simplement des bonheurs et des malédictions de la création, en faisant co-exister, à même les fenêtres des ordinateurs, des dispositifs scéniques en plein et en creux : dispositifs conçus pour le Réel (L’invention de Morel au théâtre Princesse Grâce), et dispositifs rêvés, et rêvés seulement, dans le cadre de sa non-advenue. Mais toujours beaux et puissants.

Dans un texte intitulé « Confins et confinements », Jacques Lacarrière écrivait : « Situés à l’extrême de l’espace, du corps ou de la pensée, les confins rencontrent fatalement ceux de l’espace, du corps ou de la pensée qui les jouxtent ». Fatalement ! Un mot qui aurait alors perdu son goût amer, sous l’effet d’un état de grâce. Celui du théâtre peut-être ?

Ondine Bréaud-Holland, 2 mai 2020





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